Romy Smits

Romy Smits



C’est la première fois que je rencontre une femme qui s’appelle Romy. Pour moi, Romy c’est Romy Schneider, ce parfum qui accompagne une belle femme, qui elle-même ne s’appelait pas Romy mais Rosemarie. Romy Smits, une femme à la peau blanche, me reçoit dans l’arrière-pièce d’une boutique, boutique elle-même arrière-pièce d’une autre boutique et arrière-pièce d’une autre boutique encore. Pour y arriver, je suis passé d’arrière-boutiques en arrière-boutiques et ça m’a pris plusieurs heures. Elle m’enjoint de m’asseoir sur une chaise en forme de « bébé dans l’utérus de sa mère ».

Elle m’apporte un grand verre d’eau jaunâtre. N’aie pas peur, je suis là, semblait me dire la chaise. Ce qui m’effrayait d’autant plus. Romy Smits est une artiste, designer, elle est née aux Pays-Bas mais a vécu une grande partie de sa vie à Anvers, en Belgique. Dans cette arrière-boutique, tout était parfaitement assorti : ses vêtements, les tapis au sol, les accessoires, le papier peint, les essuie-mains … tout était comme sorti d’une même somptueuse idée. Wooky, symbolise mon enfant intérieur, me dit-elle en reprenant le verre qui contenait bien de l’eau malgré les apparences jaunâtres. Dans l’obscurité de la pièce, je n’avais pas vu la dame à la peau noire assise sur une autre chaise en forme de « fœtus d’éléphant dans l’utérus de sa mère ». La dame aux yeux couleur turquoise beaux comme l’immensité d’un océan, fredonnait quelque chose en elle. Ce n’était vraiment audible que si on arrêtait soi-même de respirer. Romy me dit que la femme assise est une illusion, que c’est la femme que j’aurais aimé être. J’entendais ses murmures, elle disait s’appeler Mama Kalunga. Le motif sur sa robe était un éléphant debout sur ses deux pattes arrières composé d’une mosaïque de points de couleurs différentes, disposés de façon apparemment aléatoire. En regardant avec plus de concentration sa robe, je me disais que cela me faisait penser au test d’Ishihara.

Quand Mama Kalunga cessait de murmurer, on entendait le cœur d’une cigale. Ce rêve était-il vraiment en couleur ? Aura-t-il une suite ? La scène m’avait fait perdre mes repères. Romy reprend mes esprits, elle m’explique pendant de longues heures mon enfermement, ma prison, le monstre que j’avais enfermé en moi. Je lui cite Alejandro Jodorowsky de mémoire M’étant séparé de mon moi illusoire j’ai cherché désespérément un sentier et un sens pour la vie. Romy me glisse à l’oreille : cher Patrick Lowie, savez-vous qui est Mama Kalunga ? C’est la déesse de l’eau et de la fertilité représentée par la Terre et la Lune. C’est la déesse de l’Humanité. Je suis la nature murmure-t-elle à longueur de journée. Ces mots provoquaient en moi un frisson faisant de ma peau l’unique frontière au réel.

Un autre éléphant sur fond jaune, apparaît derrière une porte qui en s’ouvrant semblait mener vers une autre arrière-boutique. C’est le drapeau du Royaume de Benguela. Mama Kalunga se lève, me prend dans ses bras, et entre en moi. Romy Smits elle, de son sourire presque naïf, s’éclipse.