Joëlle Losfeld

Joëlle Losfeld



Les marbres rouges de l’opéra Garnier à Paris et ceux de la grande mosquée de Cordoue proviennent du même endroit : la carrière de Caunes Minervois. Dans mon rêve, me dit Joëlle Losfeld, j’étais dans cette carrière, marbre lisse comme une piste de ski, lisse comme une pente enneigée. Voyez-vous, Monsieur Lowie, ce rêve m’a marqué car c’est flagrant : il veut me dire quelque chose. Nous sommes assis tous deux, comme des fainéants dans une vallée fertile, les corps déposés sur les colonnes de marbre (provenant lui aussi de l’Aude) du Grand Trianon, le château que Louis XIV fit construire mais qui, en changeant d’angle de vue, semblait se transformer en une maison familière, imaginaire à toit ouvert, des personnages orgueilleux et quelques mendiants longeaient les murs. C’étaient les prémices de l’aube, on observait les silhouettes des premières collines noires dessinées sur un fond qui devenait bleu turquoise. De plus, dans le rêve, je passais mon temps à me disputer avec ma sœur et à lui reprocher de m’empêcher de publier les livres que j’aimais. Joëlle Losfeld est éditrice, la plus douée de sa génération, la plus proche de ses auteurs, sillonnant les chemins des librairies pour faire découvrir ses choix subjectifs et étincelants. Elle me donne un livre sans titre, sans nom d’auteur et me dit : lisez ceci. Je l’ouvre et les pages sont blanches. Ce livre est une merveille, il éveille toujours en moi des fantasmes littéraires, ses mots sensuels (long silence) … dans le rêve, juste avant d’arriver dans la carrière de marbre, mon mari venait de m’annoncer qu’il allait me quitter. Or, il est décédé il y a huit ans.

Je suis resté silencieux pendant un bon moment, troublé par cette couverture sans titre, sans nom d’auteur. Troublé par les réverbères qui illuminaient au loin le monde pour en aveugler notre vision. Vous ne devriez pas culpabiliser, lui dis-je comme des mots sortis de nulle part. N’oubliez pas le terrain vague, n’oubliez pas Dellfos. N’oubliez rien. Elle me regarde et son sourire m’apaise, m’offre un visage de toute beauté. Patrick Lowie, j’ai appris que vous aviez écrit et publié une quinzaine de livres, me dit-elle soudain. Je l’interromps euphorique : ne parlons pas de cela, mes romans sont moins importants que votre livre aux mots invisibles, que votre âme sublime rouge marbré, que vos rêves troublants. Mes livres n’ont pas été écrits pour ce monde. J’ai décidé d’arrêter d’écrire. Écrire est chronophage. Grâce à vous, j’ai lu toute l’œuvre d’Albert Cossery, faut-il ajouter des mots après l’avoir lu ? Par contre, je pourrais vous présenter Marceau Ivréa qui n’habite pas à London-Melbourne-Calcutta. Elle se lève et me guide dans des caves d’un bâtiment à Mouscron, dans un silence totale entre des milliers de livres inédits un jeune homme fait fondre du plomb. Le même livre sans titre, sans auteur, aux feuilles blanches, sous le coude. Soudain, il se met à y écrire ce qu’il voit et ce que nous ne voyons pas. Ce que nous n’avions jamais vu. Jamais lu.

Photo : C.Hélié.Gallimard

Voir en ligne : Le site de Joëlle Losfeld