Jérémie Tholomé

Jérémie Tholomé



Charleroi. J'ai en tête quelques terrils, quelques photos de mon grand-père né à Courcelles avec ses frères, descendus dans les mines de charbon rouge. J'ai en tête des moments d'émotion, des balades en amoureux, des soirées livresques dans des festivals où le livre cotôyait le football, c'est là-bas aussi où j'allais acheter des cassettes vidéos de films italiens. Aujourd'hui, Charleroi c'est un aéroport, des départs vers l'Italie ou le Maroc. Je n'ai jamais rêvé de Charleroi, j'y suis allé plusieurs fois en me demandant si une vie là-bas était dans le monde des possibles pour moi. Je pense même avoir cherché un appartement, puis j'ai abandonné. Charleroi c'est un monde onirique sans rêve, un monde perdu sans espoir, une ville qui ne m'attire que trois heures juste avant de me faire fuir. J'ai tout fait, tout tenté, j'aurais aimé l'aimer. Mais le charme n'a jamais fonctionné. Et je sais que Charleroi ne m'aime pas. Quand je quitte Charleroi, je pleure silencieusement, mais je pleure. Comme un amour non consommé, une fleur effleurée du bout des lèvres. La psy me regarde de haut, avec beaucoup de déconsidération, elle ne dit rien, fait un geste avec ses doigts : le pouce frotte à plusieurs reprises sur la pointe de l'index et le majeur. Elle veut son argent et que je m'en aille. Elle double le prix de cette séance comme pour me punir. J'obtempère. Je me rends compte très vite que je suis dans un rêve. Pas de ceux qui égayent votre journée au réveil, c'est l'été, il pleut.

En sortant de chez elle, je mets mon masque et me dirige vers des magasins aux néons, tout est très post-moderne d'un coup, la peste fait rage depuis le début du XVIème siècle, en descendant la rue principale, des hommes transportent d'autres hommes morts, écroulés entre les égoûts et les façades. J'observe une file immense à l'entrée d'un magasin de jardinage. Les époques se mélangent, le rêve m'emporte dans un diaporama d'images violentes d'époques différentes. J'entre dans le magasin, je fais la file comme tout le monde, j'écoute dans mes écouteurs Bismillah de Peter Cat Recording Co. Je vois des clients s'énerver et lancer leurs caddies sur le personnel du magasin. Un jeune homme est entrain de filmer, il pense être invisible mais j'observe son petit jeu. Un client crie: mes couuu-iilles, c'est long ! Je sors de la file et me dirige vers le jeune homme : Vous êtes Jérémie Tholomé n'est-ce pas ? Vous êtes sans masque sans gants... Nous nous sommes déjà croisés, mon nom est Patrick Lowie... expert en brouilleur de pistes dans les rêves. Je sors de chez ma psy, j'ai compris qu'elle ne voulait plus me revoir. Que faites-vous ici ? Il ne me reconnaît pas, il doit me prendre pour un fou, mais j'ai cité son nom ce qui rend la scène encore plus improbable. Il me répond : vous me confondez avec mon oncle peut-être ? Je fais un non catégorique de la tête sans rien dire. La musique qui passe dans le magasin fait c'est un bon conseil que tu n'as pas suivi - ça doit être Ironic d'Alanis Morissette - mais je n'en suis pas sûr. Il poursuit : je suis ici avec l'intention de filmer un tutoriel portant sur la bonne façon de faire la file au temps du Covid-19, mais je ne sais plus quoi acheter. Je lui dis : c'est quoi ? Il me répond : quoi ? Je lui dis : Covid-19. Il commence à me filmer, de loin d'abord, puis se rapproche, trop. Je lui dis : quittons cet endroit, il y a un spectacle sur la place.

On arrive à hauteur des caisses, la file se scinde et la tension monte d'un cran. Une quadra accuse une vieille dame de ne pas être dans la bonne file: c'est une file pas un self-service. La phrase n'a aucun sens. La vieille dame lache l'excuse favorite des personnes âgées : excusez moi, je ne savais pas. On quitte le magasin, la place n'est pas très loin. Jérémie me dit : c'est un spectacle de poésie ? Je lui réponds : oui, en quelque sorte. Nous arrivons sur le parvis de l'église Saint-Sulpice de Jumet. Le spectacle a déjà commencé. La sorcière, cheveux ras, les pieds nus dans des sandales en corde, en chemise blanche et la corde au cou, était agenouillée, face au curé du village qui chantait la Messe des Morts. La sorcière débitait des mots d'une autre époque, personne ne comprenait. Les spectateurs étaient nombreux. Il me regarde, les yeux hagards : ce n'est pas un spectacle ! Nous sommes en 1579, j'ai déjà vécu cette scène ! Je constate que la sorcière n'est autre que ma psy. Je dis : ne vous inquiétez pas, je voulais juste vous montrer cette scène qu'ont vécu nos ancêtres, les miens et les vôtres. Ils détestaient ce spectacle de la mort. Et là, ici, à ce moment précis ils ont crié : bourreaux ! Assassins ! ... mais cela n'a pas suffit. Ils ont été ébranlés par ce spectacle affreux et sont ensuite partis en direction de la demeure du mayeur où il y avait de longues tables de chêne, des gobelets, du vin, des plats de viandes. C'est là, comme de coutume après chaque exécution, que la Haute Cour ripaillait joyeusement. C'est là aussi que votre ancêtre et le mien ont hurlé puis jeté des pierres sur l'assistance blessant quelques bourgeois et tuant l'abbé. Ils se sont enfuis, ne se sont jamais revus, n'ont jamais été attrappés. Cette histoire est inscrite dans l'ADN de l'arbre généalogique de votre famille et de la mienne. Jérémie Tholomé me dit : vous pensez que c'est pour cela que j'écris ? Que c'est pour cela que je lis mes mots à voix haute ? Le rêve se termine sur cette scène étonnante, le bûcher qui prend feu et je dis : oui, et il va falloir réhabiliter nos ancêtres. Leur faire honneur.


Qui est Jérémie Tholomé ?
Jérémie Tholomé, travailleur social et poète de lutte carolo né en 1986, écrit et dit sa poésie à voix-haute comme Charles Bronson jouait du flingue et de l’harmonica dans un western-spaghetti, convoquant sur scène ceux qui n’ont plus de voix ou qui semblent ne jamais apparaitre sur la pellicule de la vie. En 2019, il publie son premier recueil, Rouge charbon, aux éditions maelstrÖm reEvolution.



Voir en ligne : Le livre "Rouge Charbon" de Jérémie Tholomée
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