Stéphanie Gaou

Stéphanie Gaou



C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar. Hamilcar, papa de Salammbô. image du seigneur, reflet de l’époux. Il me semblait bien que l’incipit du roman de Gustave Flaubert commençait ainsi. Je referme donc le livre avec une petite joie non dissimulée et je le remets dans ma bibliothèque entre Madame Bovary et le poème en sept chants d’Avédik Issahakian, où on peut lire Va, ma caravane ! Qu’avons-nous laissé derrière nous qui mérite un regret ? Stéphanie Gaou, auteure des Capiteuses, assise dans un fauteuil de sa célébrissime librairie, Les insolites, de Tanger, en ces nuits où les livres semblent être feuilletés par des doigts invisibles, elle est là, rêvassant en technicolor. Posant ses personnages sur un écran digne des années 1970. Un projecteur 16mm. Une lampe qui crée le plus bel effet sur la poussière qui vole. Elle se voit à cheval à la façon de La Reine Isabelle de Bourbon peint remarquablement par Diego Vélasquez, elle se voit dans un Casino sur l’eau, elle se voit à La Marsa, elle se voit sur des plages du Sénégal, elle se voit rajeunir, elle se voit jouer au baby-foot avec les mauvais garçons où la vérité des sentiments n’a rien à voir avec l’authenticité du désir. Et quand j’écris elle se voit il faut comprendre elle crée. En pénétrant dans son officine de mots, moi qui voulait juste m’acheter un livre au hasard, je la découvris donc somnolente, et sur l’écran j’observe ses rêves tel un spectateur malgré lui d’une vie fantasmée. Stéphanie Gaou rêve en épisode, rêve en séquence, sublime les phénomènes psychiques éprouvés au cours de ses sommeils. En tentant de m’asseoir pour ne pas brusquer ses songes, un livre s’écrase sur mon pied droit. Elle se réveille : Patrick Lowie, que faites-vous ici ? Que faites-vous à Tanger ? Ma réponse était préparée, je la récite : en 1998, quand je suis venu ici pour monter Mistero Fo au Palais Moulay Hafid, je suis entré dans une téléboutique, j’ai ouvert l’annuaire de la ville et j’ai cherché le téléphone de Paul Bowles. C’était par jeu évidemment. Je ne pensais pas que l’écrivain était dans l’annuaire. Pourtant, il y était. Je suis devenu blême. Savez-vous pourquoi ? Parce que je n’ai pas osé l’appeler. J’aimerais changer le cours de cette histoire. Débuter un roman par « Allô Monseur Bowles, je suis à Tanger, en face du Théâtre Cervantès. Je vous attends. Qu’en pensez-vous ? ». Elle me regarde d’un œil sévère et me dit : J’étais en train de prendre le chemin sur la gauche, la ville m’était encore invisible, tout ce que j’avais décrit était là, comme disponible. Tous mes rêves sont exactement comme dans la réalité. Le projecteur s’est éteint, on sort de sa pharmacie de l’Humanité, nous n’emportons rien pas même un livret d’Opéra. Je lui récite par cœur les mots d’Abou-Lala Mahari : Calme, d’un pas égal, la caravane avançait, au doux tintement des clochettes. Elle s’en allait vers le désert, vers des lieux non souillés, vers les inconnus lointains.

Voir en ligne : La librairie Les insolites (Tanger)