Charlotte Ducharme

Charlotte Ducharme



Très chère Charlotte, je vous écris cette carte postale de Mapuetos. J’ai pensé à vous après avoir visité le grand bateau flottant dans les airs à l’extrême nord de l’île, « Le buveur d’yeux », une découverte remarquable. Au-dessous du volcan, on m’a proposé le rituel bohémien de l’absinthe, avec le morceau de sucre qu’on laisse brûler jusqu’à ce qu’il mousse et se caramélise. Je vous raconterai la suite à mon retour à Paris. Patrick Lowie. P.S. : je viens de terminer votre livre « Cool parents make happy kids », [1] j’ai adoré !

Charlotte Ducharme retourne la carte et se fait hypnotiser par l’image qui n’évoque pourtant rien de concret, comme un mirage, une hallucination hypnagogique, de l’art, était-ce cet espace qui ressemblait à l’air dans son rêve ? Était-ce ce grand bateau flottant dans les airs fait de personnes, de collègues de classe aux visages méconnaissables ? La carte est belle mais comme l’écrivait Monica Lowitska [2] : les abrutis ne voient le beau que dans les belles choses. Je termine mon verre à la terrasse du café MAINTENANT, celui qui longe la petite route des esprits et je vois venir Charlotte dans ma direction. Je me lève : que faites-vous ici ? Je viens à l’instant de vous envoyer une carte postale et il semble que vous l’ayez déjà reçue. Elle s’assied et en observant rêveuse la fumée du volcan Imyriacht me dit : vous n’allez pas me croire, j’étais dans une voiture, à l’arrière très exactement, une femme conduisait, puis j’ai sorti le bébé de mon ventre pour lui parler, le câliner et je l’ai remis dans mon ventre. J’ai fait cela tout naturellement. Je souris et lui dis que c’est un bon présage. Que cela signifie qu’elle va croiser très vite sur son chemin deux femmes : une qui sera le pilier matériel et l’autre le pilier sentimental, je lui dis aussi que les solutions dans sa vie passeront toujours par la féminité, et qu’elle doit s’attendre à une nouvelle période positive. Je lui annonce sans hésitation que son prochain ouvrage va cartonner davantage, elle jette un œil sur un de mes livres déposé sur la table puis me lance : à six mètres, on croirait à s’y méprendre à un visage asymétrique. Êtes-vous monté en haut du bateau ? Quand j’y suis allée, je suis parvenue à me hisser au sommet grâce à des amis. Sauf que très vite, j’ai compris que c’était une erreur. J’ai marché dans ce paysage d’air. Mapuetos est un lieu étonnant, un espace magique pour les enfants mais aussi pour les adultes qui ont gardé l’âme d’enfant. D’un coup, Charlotte me dit qu’elle sent quelque chose dans la gorge, qu’elle avait subitement envie de vomir, je tire sur un fil qui lui sort de la bouche, un ballon jaune. Un deuxième file, je tire… un ballon rouge… un troisième fil, quatrième… les ballons se dispersent dans le ciel. On les regarde s’envoler en silence. Je me lève et je lui dis : Charlotte, je vous propose un nouveau projet. Nous allons créer une crèche pour adultes. Si comme vous l’avez écrit « un enfant heureux, c’est un enfant bien avec lui-même, qui a confiance en lui », cela doit être identique pour l’adulte. J’imagine cette crèche où adultes laisseraient parler leurs enfants intérieurs respectifs. Les adultes pleurent tous les jours sur la fin de leur innocence. C’est alors que, marchant au bord de la rivière de lave, je vois des images qui ressemblent à une révélation : l’imprévu de la vie. Vous avez, vous aussi, un fil qui sort de la bouche, me dit-elle. Attendez, je vais tirer. En tirant sur le fil, je sens un ballon sortir de la gorge, qui n’est rien d’autre que moi-même. Ballon arc-en-ciel flottant dans l’air chaud de Mapuetos, mon enfant intérieur me balade sur les chemins aventureux oubliés. Je vois Charlotte s’éloigner, puis disparaître. Je me sens si bien au bout du fil tendu par les doigts de cet enfant que je me dis que j’ai dû avoir des parents plutôt cool.



Voir en ligne : Le blog de Charlotte Ducharme