Eva Bergé

Eva Bergé



Phrase 31 (1)
Tu t’appelles Eva Bergé tu ne veux pas parler de ton métier tu as sans doute encore vingt ans et les chemins et les villes et les pays et les mondes parcourus furent nombreux trop sans doute ou même pas assez on t’a empêché de vivre dans l’irréel on t’a bousculé pour préférer mourir dans le réel et là tu n’en peux plus tu rêves encore tu t’embarques encore dans cette ville sans port dans des histoires sans queue ni tête et tu oublies ce que tu es qui tu es où tu vas tu m’as raconté que dans le rêve tu traversais un grand stade celui du bout de la ville les flics aux trousses tu ramassais en vain tes affaires comme une petite voleuse le dos couvert d’incertitudes la ville est là t’enlise t’empêche t’endort tu traverses le Mellah de la ville ocre les sacs en plastiques désormais interdits remplis d’ecstasy comme ce rêve est étrange Eva Bergé parce que tu t’es retournée et tu m’as vu t’observer et tu m’as dit Patrick Lowie c’est quoi cette vie c’est quoi cette illusion ! et je t’ai répondu aléatoirement comme on répond sans réfléchir sans penser sans respirer comme on répond sans nécessité aussi sans besoin d’échange ou d’escroquerie je t’ai répondu bêtement va sans dire je t’ai répondu c’est la vie car la vie est illusion n’est qu’illusion tu as haussé les épaules comme les gamines haussent les épaules quand elles n’y croient plus au trop grand amour et tu es partie dans une bibliothèque à la recherche de quelque chose que tu ne savais même pas toi-même et la bibliothèque était sombre sombre sombre comme une boîte de nuit quand tout le monde est parti et que le patron compte ses bouteilles son argent sa monnaie et qu’il étale tout pour te montrer que l’argent n’est pas que trahison l’argent est fluidité l’argent est honneur et bonheur l’argent est drôle l’argent est liquide ou dur à prendre car on n’a pas appris à pécher en cherchant le livre au sujet introuvable tu tombes sur un rabbin qui te prend la main et qui avait dans l’autre un livre qu’il connaissait bien sûr et qu’il ne connaissait probablement que celui-là et ce rabbin que tu n’avais jamais vu ni d’Adam ni d’Eve ce rabbin te dit qu’ils t’ont contacté plusieurs fois chaque vingt-et-un du mois et que tu les as ignoré il te propose de prier prier tu as résisté résisté as-tu fait ce qu’il t’a demandé as-tu lu ce psaume en hébreu j’en doute mais tu vas dessiner tu vas peindre tu vas créer et tu regarderas l’eau calme de la mère d’où sortiront des chiens des hippopotames des chats des girafes peut-être je ne sais plus le temps passe entre quatre saisons et tu abandonneras cette vie ta vie de chouette mais sans passion tu retrouveras les planches la scène le cœur des éléments voilà le rêve est fini et pourtant le rêve ne fait que commencer.

(1) en référence au livre Marrakech, désamour de Patrick Lowie, livre formé de 30 phrases.